La science

Séquestration de carbone et valeur des services écosystémiques du projet d’aire protégée de Saint-Mathieu-du-Parc.

Par Xavier W. Francoeur, Ph.D. Membre du comité territoire 

Le stockage et la séquestration de carbone est un enjeu crucial du 21e siècle pour la lutte aux changements climatiques. Les forêts, par leur biomasse et leur croissance, sont des puits de carbone majeurs. En Mauricie, la croissance moyenne des forêts se situe autour de 2,0 m3/Ha de matière ligneuse produite. Les forêts du projet d’aire protégée de Saint-Mathieu-du-Parc occupent 10 131Ha. Chaque année, à raison de 0.7 tonne de CO2/m3 de matière ligneuse, c’est donc près de 12 500 tonnes de CO2 qui sont séquestrées par année. 

Dans le but d’offrir des incitatifs et des mécanismes pour la décarbonisation de l’économie, une valeur économique a été attribuée à l’émission d’une tonne de CO2, que ce soit pour appliquer une taxe carbone ou pour la mise sur pied des marchés du carbone. Le principe de ces marchés du carbone est d’établir un plafond global d’émission et d’attribuer les « permis » d’émettre aux acteurs du marché. Les entités, corporations, et entreprises qui de par leur efforts émettent moins que leur quantité attribuée, ou qui séquestrent du carbone, peuvent vendre ces unités d’émission de carbone aux acteurs qui dépassent leur limite d’émissions. Le prix minimum du carbone est fixé par le gouvernement fédéral canadien à 65$/tonne de CO2 au début 2023 et sera augmenté graduellement à 170$/tonne de CO2 en 2030 (Environment and resource Canada, 2021). L’économie du carbone devient une réalité économique importante, alors que les entreprises, organismes et individus peuvent compenser leurs émissions par l’achat de ces crédits carbone. Ainsi des programmes de sauvegarde volontaire de forêts ou de plantation d’arbres permettent de séquestrer du carbone en échange d’une compensation économique. La valeur des services écosystémiques, monétaires ou non, des systèmes naturels est en augmentation. Cette valeur est telle, qu’elle se doit d’être prise en compte pour attribuer les usages des zones naturelles quant à leur capital forestier, qui était alors principalement dédié à la coupe.  

Dans ce contexte, la valeur annuelle relié à la séquestration du carbone du projet d’aire protégé est évaluée à 922 000 $/an. Si le même volume de bois était utilisé pour sa valeur marchande moyenne, soit 38$/m3 (Woods et al. 2019), les revenus reliés à la coupe seraient de 770 000$. L’estimation du volume de bois à être coupé à l’hiver 2022 dans le chantier Ilôt-tourbière, soit approx. 9900 m3, équivaut à une valeur estimée de 375 000$. Celle valeur est 16.5%  inférieure que la valeur du carbone séquestré dans ce volume, soit 449500 $, si on laisse la forêt debout et vivante.

Les émissions moyennes par habitant au Québec sont de 16 tonnes de CO2 par habitant (Gouvernement du Canada, 2019). Le territoire visé par le projet d’aire protégée permet à elle seule de compenser pour les émissions annuelles de 1078 personnes, soit 81 % de la population de Saint-Mathieu-du-Parc. Avec les terres forestières privées, la municipalité de Saint-Mathieu-du-Parc est non seulement autosuffisante pour compenser ses propres émissions de carbone, mais elle séquestre davantage de carbone que sa population requiert. La couverture forestière de son territoire produit des externalités positives pour la région et contribue globalement à la régulation du climat, tant que ses forêts restent debout et vivantes. 

La séquestration de carbone est l’un des services écosystémiques produit par les systèmes naturels parmi plusieurs. La recherche des dernières années en économie environnementale a permis de faire d’énormes pas en avant dans la quantification de ces services écosystémique et leur traduction en valeur monétaire équivalente (Costanza et al. 1997). Ces avancements ont permis l’estimation et l’analyse des services écosystémiques fournis pour certains territoires d’intérêt, dont la communauté métropolitaine de Montréal (Dupras et al. 2015a), la région de la Capitale nationale, soient Gatineau et Ottawa (Dupras et al. 2016), ainsi que la communauté métropolitaine de Québec (Woods et al. 2019). Utilisant les données de cette dernière étude, la valeur économique des écosystèmes naturels du projet d’aire protégée de Saint-Mathieu-du-Parc peut être calculée.

La valeur annuelle produite par les services écosystémiques des forêts, milieux humides et lacs du secteur d’intérêt est estimée à 45,0 millions de dollars. Les écosystèmes forestiers fournissent la part du lion de ces services, à 43,1 millions pour les services reliés à la régulation du climat (séquestration de carbone), l’approvisionnement en eau, l’amélioration de la qualité de l’air, le contrôle biologique, le contrôle de l’érosion, la prévention des inondations, le traitement des polluants, le cycle des nutriments, les habitats favorisant la biodiversité, le récréotourisme et l’esthétisme des paysages. Les milieux humides et les lacs, produisent annuellement 1,67 G$ et 0.2 G$ pour ces mêmes services écosystémiques. 

Cet exercice consiste en une estimation sommaire et partielle de l’ensemble des services réellement produits ou potentiels. Il ne tient pas en compte l’utilisation des produits forestiers non ligneux,  du potentiel acéricole,  ou de l’impact local  et régional de la vocation naturelle du secteur pour l’aspect économique et social de Saint-Mathieu-du-Parc, sans compter  son rôle et son importance pour l’aspect récréotouristique au sein de la Mauricie et comme secteur à proximité des centres métropolitains de Shawinigan et Trois-Rivières. 

 Costanza, R., d’Arge, R., de Groot, R., Farber, S., Grasso, M., Hannon, B., Limburg, K., et al. 1997. The value of the world’s ecosystem services and natural capital. Ecological Economics 25 (1): 315. https://doi.org/10.1016/S0921-8009(98)00020-2.

Dupras, J. Alam, M. et Revéret, J-P., 2015a. Economic Value of Greater Montreal’s Non-Market Ecosystem Services in a Land Use Management and Planning Perspective. The Canadian Geographer/Le géographe canadien. 59 (1) : 93-106.

Dupras, J., L’Ecuyer-Sauvageau, C., Auclair, J., He, J. et Poder, T., 2016. Capital naturel : la valeur économique de la trame verte de la commission de la capitale nationale. Fondation David Suzuki et partenaires

Government of Canada, 2019. Canada’s official greenhouse gas inventory. https://www.canada.ca/en/environment-climate-change/services/climate-change/greenhouse-gas-emissions/inventory.html. Consulté le 11 novembre 2021.

Wood, S.L.R., Dupras, J., Bergevin, C., Kermagoret, C. (2019), La valeur économique des écosystèmes naturels et agricoles de la Communauté métropolitaine de Québec et de la Table de concertation régionale pour la gestion intégrée du Saint-Laurent. Ouranos. 75 p.

 

Environment and natural resources, Government of Canada. 2021 The federal carbon pollution pricing benchmark-Update to the Pan-Canadian Approach to Carbon Pollution Pricing 2023-2030. https://www.canada.ca/en/environment-climate-change/services/climate-change/pricing-pollution-how-it-will-work/carbon-pollution-pricing-federal-benchmark-information/federal-benchmark-2023-2030.html